Voyage au pays des kangourous

Publié le par Tane

Voyage au pays des kangourous

Petit Lion est né en avance. Trop en avance pour naître là où on l'avait prévu. Du coup, j'ai découvert un hôpital à la pointe... et l'unité kangourou.

 

L'unité kangourou, c'est là où on met les bébés très fragiles, leurs mères restent hospitalisées avec eux, le peau à peau et l'allaitement sont encouragés, jusqu'à ce que le petit d'homme soit assez vaillant pour sortir (et selon les cas, ça peut être assez long, de quelques jours à plusieurs mois...)

 

Y étant restée une semaine, j'ai eu l'occasion de fréquenter la chapelle déserte de l'hôpital. Un chouette endroit pour chanter sans déranger les voisins. Le premier soir, j'y ai passé 2h à remercier Dieu pour ce bébé en bonne santé, malgré tout ce qui aurait pu aller de travers (bébé était à la pouponnière, ça fait partie des soutiens que l'on reçoit là-bas : personne ne nous juge quand on a besoin de souffler!)

 

La première chose qui m'a frappée dans ce service, c'est la bienveillance avec laquelle le personnel a regardé mon tabagisme. Pendant toute ma grossesse, j'avais senti des regards plus ou moins sévères parce que je fumais, avec mon ventre qui s'arrondissait. A l'hôpital, je savais pas si j'aurais le droit de sortir fumer. Hé bien si. En salle de réveil, quand on m'a demandé si j'étais prête à me lever, j'ai répondu que oui parce qu'après la nuit de folie qu'on avait passée, j'avais envie d'une bonne grosse cigarette et d'un café. La dame m'a répondu que l'essentiel c'était d'avoir un objectif, ça rend les suites de couches plus faciles ! Alors oui, j'ai pu rester toxico de la nicotine. Sans avoir de compte à rendre. Je déposais le bébé propre, nourri, endormi, à la pouponnière et je pouvais sortir de ma chambre "prendre l'air". Ça a été salutaire.

Mais pas que. 

Je pensais être seule, mais non. Des mamans fumeuses, il y en avait une bonne dizaine. Forcément, on a fait connaissance. La cigarette et la maternité, deux très bons lubrifiants sociaux !

 

Et c'est comme ça que j'ai découvert deux choses : la première, c'est que l'unité kangourous était aussi un peu spécialisée dans l'accueil de bébés et mamans toxicomanes (des trucs moins gentillets que la cigarette) ; la deuxième, c'est que même pendant ton séjour en maternité, quand tu es pasteur, tu es pasteur.

 

En une semaine, je me suis retrouvée à faire le plein de visites sauvages. Pourtant, il y avait un aumônier dans cet hôpital. Mais ces mamans ne seraient jamais allées toquer à sa porte. Par contre, se retrouver autour d'un café clope au petit matin, après les repas, après les visites, au milieu de la nuit quand les angoisses sont les plus prégnantes, ça oui. 

D'avoir été une oreille attentive, d'avoir recueilli toutes ces histoires et de les avoir déposées dans la prière en même temps que les miennes, ça a été une étrange expérience.

Professionnellement, ça m'a donné beaucoup de grain à moudre sur l'aumônerie : comment se rendre accessible à toutes ces personnes qui en ont grand besoin mais qui ne se reconnaissent pas dans la démarche d'aller voir un aumônier pour parler ? Est-ce que tous les aumôniers devraient s'enraciner près de la machine à café et des cendriers plutôt que dans un bureau ou dans une chapelle ? Est-ce que les horaires d'accueil sont vraiment adaptés aux besoins ? Quel aumônier accepterait de travailler plutôt la nuit, quand la solitude et la détresse sont à leur apogée ?

Toutes savaient que j'étais pasteur. Quasiment toutes m'ont affirmé ne pas être croyantes. Quasiment toutes m'ont demandé de prier après leur avoir parlé. Paradoxe ? 

Dans l'évangile de Marc, il y a cette histoire d'un père qui se précipite vers Jésus. Son enfant est malade, on le dit possédé, de nos jours on dirait que cela ressemble à de l'épilepsie. Il est impuissant, terrifié par la souffrance de son enfant. Il est prêt à rencontrer n'importe qui, à faire n'importe quoi, pour sauver son enfant. Et il rencontre le Christ. Il confesse pourtant :  "Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi !". Son enfant est guéri. (Marc 9, 17-24)

Je comprends cette impuissance, ce doute, cette volonté de chercher n'importe où un espoir et une espérance, même quand on n'a pas la foi, qu'on est fâché avec Dieu, qu'on a raté la rencontre avec lui. Et je crois que d'aimer son prochain, c'est aussi de faire le pont entre lui et Dieu quand ce pont semble rompu : oui, je crois que Dieu les entend quand elles me parlent, mais je crois qu'il est tout aussi utile que je les remette à lui dans la prière.

Personnellement, ça m'a aussi beaucoup remuée. Je venais d'avoir un bébé. Ca c'est bien passé mais prématurité, risque d'infection, césarienne en urgence, 6h sans le bébé, couveuse, etc. C'était un stress supplémentaire à l'état de choc que toute femme ressent déjà normalement après une naissance.

J'ai rencontré cette maman, de mon âge, qui était là pour la naissance de son cinquième enfant. Tout s'était bien passé, elle était contente. On a surtout parlé lecture. Et puis le troisième jour, elle m'a expliqué que son aîné et son troisième étaient placés. Que son deuxième est mort, mort subite du nourrisson, à 2 ans. Que c'est le quatrième qui a nommé le cinquième. Et que du coup, le cinquième s'appelle Pim ou Poum, un truc comme ça. Que chaque enfant a un père différent.

J'ai rencontré cette maman, avec ses yeux doux et son accent russe, qui travaille dans un casino à hôtesse. Sevrée de l'héro depuis 8 ans mais toujours sous méthadone. Avec un bébé minuscule, là depuis 2 mois. Elle n'avait pas compris que la méthadone mettait son bébé en danger. Elle n'avait pas réussi à allaiter. Le bébé n'arrivait pas à prendre de poids. Un petit garçon tout frêle dont les hurlements me réveillaient la nuit, quand elle courait, affolée, vers la pouponnière. Un bébé qui est déjà tombé du lit, deux fois. Une maman ultra-surveillée. Convaincue qu'on ne la sent pas capable. Qui doute d'elle-même. Un bébé attendu 10 ans. Qu'on va probablement lui enlever. C'est la menace qui plane sur elle à chaque instant. Un papa fou de colère et de chagrin qu'on ne laisse pas sortir sa femme et son fils, qui n'arrive pas à trouver sa place dans le service. Qui bosse comme un fou et qui a acheté une maison pour les accueillir. Une maison qui restera vide. A la fin de mon séjour, mère et fils sont envoyés sous la contrainte dans un foyer d'accueil. C'est ça ou l'enfant sera séparé de ses parents.

J'ai rencontré cette maman, qui déambulait continuellement avec sa perfusion en fumant cigarette sur cigarette, les yeux cernés de khôl et les lèvres d'un rouge éclatant. Ses quatre enfants avaient été placés. Le cinquième est mort-né dans les toilettes de cette maternité. L'aide-soignant ne l'aurait pas crue qu'elle allait accoucher. Elle n'en était qu'à 4 mois et demi et elle était hospitalisée là pour d'autres problèmes. Elle attendait l'autopsie. Depuis une semaine. Elle est allée voir quelque fois son bébé à la morgue. Il était minuscule, et beau, et il avait l'air de dormir. Elle n'aimait pas qu'on lui remette un drap sur la tête pour le ranger dans son tiroir. ça lui donnait l'impression qu'on le faisait mourir encore une fois.

J'ai rencontré cette puéricultrice au bout du rouleau. L'un de ses enfants est gravement malade. Elle jongle, avec le boulot, la maison, l'hôpital, les enfants... Et elle marche comme une funambule en berçant les bébés des autres qui sont en crise de manque...

 

La prochaine fois, je dirai probablement que je suis secrétaire. 

Mais chassez le naturel, il revient au galop, j'arriverai probablement pas à m'empêcher de leur offrir une oreille et une prière.

La prochaine fois, ce serait peut-être mieux que j'aie arrêté de fumer avant, tout compte fait !

 

Publié dans Vie pastorale, Vie de maman

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